Xeer Issa

dimanche, mars 05, 2006

Recueil

A.Iltire


Ces écrits sont tirés du journal «la Nation» paru en 1999, co-écrits par Kadar Ali et Omar ma’alin. Trier, corriger et taper pour que les gens qui n’ont pas eu l’occasion de le lire ou qui ont raté quelques-unes puissent lire à leur aise.
Chacun a le droit de connaître les règles conçues par ses ancêtres et les transmettre ensuite.
Lisez et profitez-en bien des points de vue bienfaisants de nos aïeuls je suis sûr que ça ne peut que vous être bénéfique.


Cartographie et démographie Issa

Les Issas sont un peuple conscient de son existence en tant que nation. Le contrat qui les rassemble, le Xeer n’est pas un lien de sang mais un contrat juridique qui définit les rôles des institutions (Ugaas, Gande et Guddi). Le Xeer définit aussi comme nous l’avons vu ce que partagent les personnes auxquelles le Xeer s’applique: la même histoire (passé commun), le même territoire et le même projet.


Cartographie
Ainsi, le territoire Issa est-il organisé de sorte qu’il se divise en deux grandes régions (degmos), le dadar (le littoral Est) et le Galbeed: ces deux régions se subdivisent en 12 départements (gallin) qui sont:
1. qorax-joog
2. biniin-joog
3. jidi galee
4. casa-joog
5. jaah-ma-garato
6. garas-joog
7. biyiic-joog
8. ilka case
9. dayn
10. galool-joog
11. dhuun yar
12. cadaad-joog
Cette organisation de l’espace permet aux Issas de se situer. Les nomades ne parcourent l’espace sans savoir ou ils se situent. Et d’ailleurs, la diversité au niveau de la production culturelle et du mode de vie du peuple Issa est due à cette étendue territoriale. Les habitants de chacun de ces départements possèdent des particularismes qui font rire et étonnent les autres.
Démographie
Quel est le nombre exact de la population Issa? Cette question peut paraître absurde pour ceux qui ont des préjuges à l’égard des nomades. En effet, comment pourrait-on recenser des personnes en perpétuel déplacement, à la recherche de la pluie? C’est sans compter sur l’ingéniosité des nomades qui, non seulement organisé l’espace, mais qui réussissent aussi à faire un recensement fiable de leur population.
Ce recensement se fait d’abord lors de circonstance exceptionnelle, comme le paiement prix du sang (boqol). Ce prix est payé par l’ensemble du clan ou sous clan dont un membre a commis un meurtre.
Voici comment la procédure du recensement s’effectue:

-on remonte les branches de l’arbre généalogique
-on identifie les reer et les jilibs qui correspondent à des subdivisions de l’arbre généalogiques;
-on recense donc combien de familles compte tels jilibs, puis tels reer, et à l’intérieur des familles on comptabilise les individus.

Ce fichier n’oublie personne même si un individu émigre au fin fond du monde, lui et sa descendance sont enregistrés sur le registre de recensement.
Ainsi pour connaitre le nombre d’issas vivant dans les différents territoires, il existe cette méthode adaptée au contexte nomade.

La Philosophie du Xeer

Le droit est un ensemble de règles que les sociétés ont établi pour normaliser les relations entre individus, entre nations et pour prévenir et régler les conflits. Le Xeer Issa est né lui aussi au XVIè siècle de ce besoin. Nous allons étudier la philosophie du Xeer.
Les Issas, pour traduire l’importance du droit dans une société humaine, ont produit cette maxime «meel aan xeer lahayn waa lagu xooloobaa», c’est-à-dire sans le droit l’homme n’est qu’un animal. Autrement dit, l’homme conquiert son humanité et se différencie des animaux face aux lois qu’il établit et qu’il respecte.

Le droit est pour les hommes l’équivalent de la force comme les bêtes (la loi de la jungle). Pour les Issas, IL existe deux sortes de Lois:
1. «Xeer ilaah» ou la loi de Dieu. Il s’agit de l’ensemble des naturelles qui régissent l’univers (le jour et la nuit, les saisons, la naissance et la mort,...). Mais le Xeer Ilaah c’est également la révélation que Dieu fait aux hommes à travers ses prophètes et ses messagers. Ainsi Dieu proclame le permis (xalaal) et l’interdit (xaraam) et bien d’autres règles.

2. «Xeer oday» ou le droit établie par les hommes. C’est l’ensemble des règles que les hommes ont crée pour prévenir et résoudre les problèmes qui peuvent venir dans une communauté donnée. C’est donc un droit opté aux besoins et aux modes spécifiques de la société à laquelle il est établit. Seul les connaisseurs de cette nation ont pu promulguer, à l’intention de la communauté des lois claires et conformes aux voeux voulus.

Rappelant que le Xeer Issa a été établit dans la localité de Sitti situé entre Aicha’a et Hadha-gaala en Ethiopie vers la fin du XVI ème siècle. Ainsi pendant 12 mois, 44 sages ont débattu sous la direction d’un certain Hassan Gadiidshe sur toutes les questions relatives aux peines, aux articles et chapitres des lois, aux juridictions et leurs attributions, aux domaines desquelles il faut légiférer...
Ils ont élus le 1er Ugaas en la personne de Ugaadh makaahil. Durant ces 12 mois d’assises les sages se sont posés des questions fondamentales:


1. Qu’est ce que le xeer?
2. A quelle communauté va t-il s’appliquer?
3. Quels sont les objectifs du xeer?

Ils ont répondu a chacune de façon détaillée.
Qu’est ce que le xeer?

Les fondateurs du Xeer ont une réponse à cette question à travers une multitude de maximes proverbiales qui sont autant des articles des lois.
Le Xeer est d’abord ce qui différencie l’homme des animaux: «meel aan xeer lahay waa lagu xoloobaa» ou encore «dad aan xeer lahay waa xoolo». Une fois l’humanité fondée par l’invention du Xeer, il faut ensuite établir les lois claires qui régissent la communauté. Et que chaque individu soit convaincu de son utilité. Les sages ont dès le départ quelques principes:«xeer ninkii dhigay waa u darajo», le Xeer est une prestation de prestige pour les fondateurs, «ninka ku dhaqmana wa u dayr», il est un rempart pour celui qui le respecte et l’applique, «ninka ka danaystana waa ku danbi» et celui qui le transgresse commet un péché. Dans le même registre ils ont affirmé «Xeer diid waa Allah diid», celui qui refuse d’obéir aux lois est un mécréant.
Les sages fondateurs ont eu le souci pédagogique d’expliquer et de montrer à chaque membre de leur communauté que le Xeer est un outil, un moyen indispensable à la préservation de sa personne et de ses biens (matériels et moraux). Ainsi, par la métaphore de la chaussure, ils ont voulu sensibiliser ceux qui connaissent le rôle protecteur de celle-ci: «Xeer waa kab lagu socdo», le Xeer c’est comme une chaussure qui vous va bien et qui vous protège. Il faut rappeler que la chaussure contrairement à la société moderne qu’importe tout, était fabriquée sur mesure et en fonction de la nature du sol sur lequel on vivait. Par extension, donc cette maxime signifie que la loi est faite sur mesure et pour une société donnée.
Le Xeer a également un aspect égalitaire selon ce proverbe «Xeer looma xoola yara», la loi ne se base pas sur la fortune. En effet, le Xeer s’applique avec la même rigueur à tous quelque soit la naissance, la richesse et le statut social sous cela il perdrait sa valeur. Le Xeer et l’injustice sont tellement antinomiques que l’un ennuie l’autre. Cette notion d’égalité devant le Xeer est renforcée par cette autre maxime qui affirme «Xeer waa ged jeerin ah», le Xeer est comme l’arbre Jeerin. Cet arbre se caractérise par sa courte taille et sa largeur qui le rend infranchissable. Métaphoriquement donc cela démontre que la loi est inviolable. Ceux qui l’ont promulgué n’ont ni plus de droit, ni plus de privilèges par rapport aux autres. Le Xeer refuse le favoritisme «xeer waa xeer», la loi c’est la loi mais n’interdit pas l’entraide «xaagaanna lagama tago», mais on n’oublie pas la compassion. On distingue ainsi ce qui est légal, commun a tous les citoyens, et ce qui ressort de l’initiative des individus. On ne peut en aucun cas utiliser, par exemple, les biens de la communauté à des fins personnels, comme la rigueur du droit ne doit pas nous priver, individuellement, d’être généreux même avec ceux qui sont en litige avec nous. Mais avec le xeer lui-même prescrit le social en ces termes:«dad xeer lihi caydh ma le’», là ou existe la loi, il n’y a point de pauvres. Ceci témoigne du souci des fondateurs de permettre à chaque membre de leur communauté de vivre dignement et indépendemment au niveau économique. Un droit à visage humain, dira-t-on.
Cette générosité est un rempart contre les tentations de ceux qui n’ont rien. En effet le Xeer protège la vie et les biens économiques. Sans loi il ne peut y avoir la prospérité. Ainsi la maxime suivante «Xeer la’aani wa xugun iyo xoolo la’aan», sans loi il n’y a ni descendance ni richesse. Dans un monde ou règne la loi de la jungle, l’humanité risque de s’éteindre et aucun développement économique durable ne peut être envisagé.
Entamons maintenant la seconde question fondamentale posée par les sages fondateurs.

Quelle communauté le Xeer va-t-il être appliqué?

Le Xeer est établi pour une communauté dont les membres partagent trois choses:

1. wada deg
2. wada ded
3. wada duulan

Chacune de ces notions à un double sens que voici

1. wada deg:
-les gens qui partagent le même territoire «degmo» et vivent à l’intérieur des mêmes frontières (l’équivalent de l’état, nation)
-un groupe qui a une même ascendance et qui a un ancêtre commun (idée de daadeg, descendre de...) ce qui correspond au clan, comme celui des Issas, par exemple

2. wada ded:
-c’est une communauté qui est solidaire pour affronter tous les problèmes et les résoudre (effacer, cacher, faire disparaître)
-le second sens à une connotation religieuse (enterrer les morts). C’est donc une communauté qui partage la même religion et les mêmes valeurs morales.

3. wada duulan
-une société qui organise sa défense commune (le destin individuel et collectif)
-une communauté qui partage le même projet de société (une mise en commun des compétences et des moyens pour satisfaire de tous).

Les sages fondateurs ont donc basé l’efficacité du Xeer sur l’unité et l’homogénéité du groupe auquel il s’applique. Autrement dit les membres de cette communauté ont la même histoire, le même territoire (g) et les mêmes valeurs (duulan). Ce sont là les bases qui fondent les nations modernes, dont la république de Djibouti.

Quels sont les maux contre lequel le Xeer doit nous protéger?

Sachant que les délits de toute sorte sont commis par les hommes et qu’il serait illusoire d’espérer l’éradication de ces maux, ils ont répondu que le Xeer est un rempart contre délits:
· damac
· duul
· dil
· dhac
Tout commence par le damac (la convoitise) des biens d’autrui. Ensuite vient le duul (l’attaque) pour s’emparer injustement et par la force des biens des autres. La violence de l’attaque et de la résistance a pour conséquence le dil (meurtre) et le dhac (la prise du butin). Et ainsi l’engrenage du cycle de la vengeance est enclenché. C’est pourquoi les peines encourues par les coupables sont sévères afin de dissuader toutes les actions qui troubleraient la quiétude de la communauté.

Un droit moderne

En fin de compte ce Xeer a été fondé par des hommes et pour des hommes. Il possède toutes les caractéristiques du droit moderne. Il est témoin d’une civilisation antérieure, à celle de l’occident. A quelle époque, ou ce Xeer a été fondé, la notion de droit n’existait pas l’Europe féodale à monarchie absolue.
Le Xeer, tel qu’il n’apparaît dans sa philosophie n’est pas tribal. Au contraire il s’applique à toute une communauté du destin quelque soit sa forme et sa composition. C’est un contrat qui rassemble tous ceux qui l’on accepté.





Le chiffre 12 chez les issas

Le chiffre 12 est, chez les Issas un chiffre fétiche. En effet, très souvent on les retrouve dans plusieurs domaines. Dès le départ, la communauté Issa se compose de 12 aqal (12 familles) issue de 12 membres fondateurs. Chacun de ce dernier a eu deux enfants: les aqal (maison) qui est donc la demeure des Issas comporte lui-même 12 éléments: 2 kabdo, 6 habar (pailles tressées) et 4 alool (sorte de nattes en bois). Le chiffre 12 se retrouve dans le Xeer.
Ce dernier a été établi par des sages qui ont siégés pendant 12 mois. Il comporte 12 kabood c’est-à-dire 12 livres (codes) dont chacune est consacrée à un domaine du droit. Les affaires en litige peuvent également être porté devant 12 geed (arbres) ou dix (oued) c’est-à-dire qu’autant d’appel et de recours sont possibles jusqu’à la satisfaction du plaignant et la résolution du conflit.
Dans leur cartographie les issas se répartissent en 12 degmos (région) cela leur permet se connaitre leur territoire et de pouvoir se situer les uns par rapport aux autres.
Le chiffre 12 se retrouve encore dans l’évaluation des valeurs des animaux. Par exemple le cheval vaut 12 chamelles et une chamelle elle-même équivaut à 12 brebis. Enfin les lettres qui composent le titre de l’Ugaas en arabe font un total de 12, selon les spécialistes (le alif:1, le «jiin»=3, et le «za»=7 d’ou un total de 12). Ce chiffre doit avoir une signification dont il faudra percer le secret par une recherche approfondie.








Les Procedures du Xeer

Le Xeer, nous l’avons vu, est institut pour régler les affaires litigieuses et convaincre chacun des membres de la communauté de l’intérêt de le sauvegarder.

La constitution du Guddi

Les affaires que le Guddi (tribunal) traite trois sortes, en général:
· Dhiig (meurtre, assassinat) qui se répare par le prix du sang (boqol),
· Dhaqaaqal (concernant les biens) et qui se règle par la compensation (mag)
· Dheer (affaires matrimoniales) qui se clôt par une réparation (maydh)

Les jurés qui composent le Guddi sont au minimum 6 et leur membre peut aller de 12 et à plus de 20. Le chiffre 101 est atteint, lors d’un procès exceptionnel, qui a dépassé le 12è appel. Alors le Guddi se compose de 1000 jurés et du Ugaas (boqolka iyo boqorka)
Nous avons vu, dans un précédent article les catégories d’hommes qui sont admis au Guddi (habar doobireed) et ceux qui sont exclus d’office (habar masiibeed)
Avant de commencer le procès, on éloigne de l’arbre les habar masiibeed et les Maaheys (les personnes considérées comme mineurs), c’est-à-dire les femmes, les enfants, l’handicapé mental).
Ces personnes sont exclus afin d’éviter de laisser des ressentiments dans leur coeur non guéri aux affaires qui sont parfois dures. Il faut être immunisé comme ces habitués de «geed».
Un tribunal (Guddi), se tient en présence du plaignant, le Mudici et de l’accusé le Mudacaali.

Le déroulement du procès

A l’ouverture du procès on prononce ces paroles:

Nin uu faraa
Ninna uu fasaxaa
Nin uu furaa
Ninna uu falanqeeya
Nin uu gooyaa
Ninna uu gudoomiyaa
Nin way u go’daa
Ninna way ku go’daa

Que l’on traduit:

L’un convoque
L’autre présente l’affaire
L’un ouvre la séance
L’autre expose les faits
L’un préside
L’autre tranche
L’un perd
L’autre gagne

Les 6 personnes sont les jurés qui mènent les procès alors que les deux derniers sont le plaignant et l’accusé.
Le procès a donc commencé. Les deux hommes dont on traite l’affaire sont déchaussés. Les deux hommes ont le droit de prendre la parole, chacun deux fois, pour exposer les faits et convaincre le Guddi. Avant de commencer on se met d’accord sur les règles du jeu pour éviter et prévenir les contestations stériles.
Le plaignant comme l’accusé se choisissent et nomment leur père (aabo), non pas le géniteur mais leur tuteur, porte-parole ou avocat auquel ils font confiance. Et ce dernier doit clairement donner son accord pour jouer ce rôle. Il fera accepter le verdict à son protégé, après l’avoir défendu.
On demande à un scripte d’écrire tout ce qui sera dit. Le mudici (le plaignant) expose les faits et fait sa déposition. Puis le mudacaali (l’accusé) enchaîne.
A son tour le scripte est sollicité pour vérifier, en présence des deux parties si chacune reconnaît ce qu’elle a dit, si elle veut rectifier, confirmer ou compléter.
Après cela, on demande aux deux hommes de s’éloigner et de se préparer à présenter leur témoin ou à jurer, à défaut de témoin.
Il faut rappeler que jurer (dhaar) n’est pas un acte banal. Dans une cérémonie symbolique l’individu est soumis à une pression psychologique: on l’introduit dans un trou (une tombe) et l’habille dans un linceul (kafan) et il jure la vérité. Jurer un mensonge est une malédiction. C’est pourquoi on dit:«dhagar soo hooyo, dhaar ha soo hoyn» ce qui veut dire «il est préférable de commettre un meurtre plutôt de jurer faux». En effet combien de familles et des clans ont disparu à cause de ce faux serment. Et une fois que l’affaire est close il ne peut rester ni rancune ni sentiment de vengeance (biili). C’est pourquoi on inculque ce principe, à tous les membres de la communauté:«Ciise buulo, baane iyo boqol maahe biili ma leh» ce qui signifie que les Issas connaît les procès, paie les compensations et les prix du sang mais ne connaît pas la vengeance.
Ainsi le procès se termine par la réconciliation et l’entente cordiale. La magie du verbe a réussi à calmer les esprits, à abaisser les coeurs et à éviter l’engrenage. C’st plusieurs siècles plus tard que l’Europe découvre les vertus de cette justice humaine. Les commissions de médiation et de réconciliation joue ce rôle, auprès des tribunaux.





La pédagogie et la morale du Xeer

Créer est une chose, transmettre en est une autre. Les fondateurs du Xeer n’ont pas négligé cet aspect. D’une part l’ensemble des individus de la communauté doivent connaître les règles du Xeer mais en plus doivent l’appliquer à la lettre. Alors comment réussir ces deux missions dans une société nomade ou peu d’institutions permanentes existent (à part celle de l’Ugaas, les autres sont mobiles dans le temps et dans l’espace)?

La pédagogie du Xeer

Toute pédagogie a pour objectif d’enseigner aux membres d’une communauté un ensemble de valeurs intégratives pour assurer la cohésion du groupe.
Les Issas ont donc instauré un certain nombre d’occasions ou les jeunes, de l’enfance à l’adolescence et à l’âge adulte, se familiariser avec le Xeer.



L’école du Gande

Nous avions vu, que l’institution du gande était une école de formation pour des jeunes en fin d’adolescence. Ces adolescents ont là une excellente occasion d’autant plus que le Gande est sédentaire et qu’on se donne le temps de connaître (c’est la seule activité autorisé) les rouages du Xeer.
Le père, un maître

Mais le jeune apprend, également, de son père pendant les veillées nocturnes, autour du feu. La société orale est une société ou la parole est l’outil de transmission. Le chef de famille raconte ainsi à ses fils des affaires qui ont eu lieu: l’origine de l’affaire, les débats durant le Guddi, la conclusion du procès. En écoutant les détails de ces affaires, le jeune accumule un ensemble de connaissances, qui lui permettront, à son tour, de faire partie du guddi. Cependant lorsqu’une affaire inédite arrive il devra donner une réponse aussi inédite.





Exercice d’intelligence

Quant aux enfants, dès le jeune âge les devinettes (hal xidhaale) leur permettent de tester leur intelligence. Voici deux devinettes bien connues:

1. quels sont les trois mâles qui ont plus de valeurs que leur mère et les trois mâles qui ont moins que leur mère? respectivement, les trois premiers sont l’homme (ninka), le dromadaire (awrka) et le mouton non castré (wanka sumalka) et les trois autres sont le veau (dibiga), l’âne (dameerka) et le Capri (orgiga). Cette réponse reflète le système de classification des nomades dont la richesse principale est le troupeau et il faut bien connaître la valeur des espèces pour bien régler les litiges.

2. un homme, après avoir mâché la sève (maydhax) de l’écorce d’un arbre, l’a abandonnée sur place. Un deuxième individu est passé par là et s’est contenté de tisser une corde (xarig soohay) avant de la jeter. Puis un troisième, à son tour en fit un noeud (surgin) et suivit son chemin. Le quatrième passant prit le noeud et l’attache au sexe (halbowlaha) d’un dormeur. Un cinquième passant attache l’autre bout à la patte d’un boeuf assis auprès du dormeur. Enfin le propriétaire du boeuf sans rien remarquer ordonna à ce dernier de se lever en tirant sur la corde, il arracha le sexe du dormeur qui mourut aussitôt. Alors lequel de ces 6 hommes devra payer le prix du sang (boqol)? en suivant la maxime suivante «shantaada farood waxaad ku geysatoo shan fiqina kaama saaran», c’est-à-dire qu’on est responsable de ce qu’on fait de ses mains, c’est le quatrième homme qui paiera le prix du sang. Ces devinettes, tout en amusant les enfants, les instruisent et les préparent à leur rôle d’adulte.

Sagesses proverbiales

D’autre part un certain nombre de proverbes consolident l’éducation des enfants afin que la recherche en toutes circonstances soit permanente. Voici les exemples de maximes contre le mensonge:

-«Beenaale markhaati ma galo» le témoignage du menteur ne vaut rien. C’est donc un sous-homme
-«beenaale sahan looma diro» on n’envoie pas un menteur, en prospection d’un meilleur lieu de pâturage.

En effet, c’est là un rôle essentiel et on besoin d’information fiable. Il s’agissait également de prémunir les hommes contre le favoritisme et leur inculquer l’impartialité. Ainsi on prie Dieu de nous éviter «gar eexo», c’est-à-dire que l’on se trompe et rende un jugement tendancieux.
Dans la même vaine, on affirme «gari Allay taqaane nin ma taqaan» pour montrer aux contestataires que la justice est une exigence divine qui ne peut pas contenter ceux qui veulent la détourner à leur profit.

La morale du Xeer

Le Xeer issa comme chez les autres clans somalis, ne possède pas de police chargée de veiller à son exécution (rechercher et capturer des coupables, application des peines...). Aucune force de ce genre n’existe.
Alors comment le Xeer arrive-t-il à fonctionner efficacement jusqu’à aujourd’hui, même en ville? Pour réussir à créer une société en paix et vivant en harmonie les fondateurs et les continuateurs, ont, dès le départ et ensuite avec l’expérience, misé sur la psychologie des membres. Ils ont réussi à moraliser les comportements des individus afin que chacun soit maître de lui-même. Un certain nombre de maxime proverbiale avaient pour fonction de favoriser chez l’individu l’adhésion au Xeer même lorsque cela lui était défavorable.

La foi

Tout d’abord, les sages ont misé sur la foi. Les Issas, musulmans à cent pour cent, ne pouvaient hypothéquer la vie de l’au-delà pour quelques plaisirs sur terre. Ainsi cette maxime: «xeer did waa Alla diid» celui qui n’obéit pas à la loi est un mécréant. Et quel est l’individu qui va s’exclure de la communauté?

La réputation

On s’appuie ensuite sur la réputation. C’est pourquoi on affirme:«Geed nin baa ku dhasha ninna waa ku dhinta», c’est-à-dire qu’un homme naît lors d’un procès alors qu’un autre y trouve la mort. Cette naissance et cette mort symbolisent la bonne et la mauvaise réputation qui risque désormais de coller à l’individu et favoriser ou défavoriser son rôle dans la société.
Au-delà de la réputation de l’individu, la responsabilité du groupe est engagée lorsqu’une personne commet un acte répréhensible. C’est pourquoi la communauté demande à chacun de ses membres de préserver l’image du clan, ce qui représente un capital inestimable.
En témoigne la maxime suivante:«tol wanaagbuu ku tarmaa xumaanse wuu ku tirma» qui se traduit ainsi la communauté prospère et croît dans le bien mais régresse et déchoît dans le mal. C’est presque un effet biologique (disparition de l’espèce) que le mal exerce sur le groupe.

La dissuasion

Enfin un autre moyen utilisé pour sauvegarder le Xeer et son efficacité est la dissuasion. D’une part dissuader l’individu d’agir contre son intérêt et d’autre part le dissuader de faire du tort à la communauté entière. En voici quelques maximes: «xeer la’aani wa xugun la’aan».C’est-à-dire sans loi, il n’y a ni descendance, ni prospérité. En effet, l’anarchie empêcherait toute vie stable. «Xeer waxaan ahayn oodhani uu xumaada», tout ce qui n’a pas de base légale, n’aboutit à rien de bon. Il s’agit donc d’éviter de tricher et de mentir car tôt ou tard cela causera du mal à son auteur ou à sa descendance.
Pour terminer, la dernière sagesse «ninkii waalan tolkii ayaa u fayow», en d’autres thermes le groupe prend la responsabilité du fou.


Ceci traduit, la conception selon laquelle l’individu fait partie d’un groupe (famille, clan, nation, ...) qui doit veiller à ce qu’il ne transgresse pas les lois, sinon la responsabilité sera partagée et le prix du sang sera payé par l’ensemble du clan. Il faut donc prévenir les actes des membres turbulents.

C’est de cette façon que la société transmet les valeurs et les préserve pour assurer sa pérennité.










Les institutions du Xeer

Nous continuons notre série sur le Xeer. Précisons tout de suite que cette étude sur le Xeer n’a d’autre fin que de nous familiariser avec notre héritage culturel et surtout d’en tirer la sève, qui peut nous servir encore aujourd’hui. Notre culture n’est pas morte contrairement à ce que certains pensent. Si les conditions de vie ont changé, les hommes sont toujours les mêmes avec les mêmes qualités et les mêmes défauts. Et le savoir que nos grands-parents ont accumulé est si riche qu’il faudra beaucoup de temps et d’énergie pour le sortir de l’oubli et en tirer profit.
Et lorsqu’on parle de culture djiboutienne, il faut avoir à l’esprit toute sa diversité. C’est ainsi que nous reproduisons cette semaine un article de notre confrère Aramis H. Soule sur la «qalla», paru dans ces colonnes le 20 février 1986. Ceux qui étaient trop jeune à l’époque le liront avec plaisir, alors que d’autres se rafraîchiront la mémoire.

Le Xeer se compose de 12 kabood. Six ont été enterrés (waa la aasay), selon l’expression consacrée et six sont utilisées. Les six kab qui fonctionnent sont:

1. kabta dhiiga: ça concerne les meurtres et les blessures physiques et se subdivise en boqol ou mag, et en mawloxo ou buulo. Les détails des compensations peuvent être consultés dans le verdict de l’arbre d’Ali Moussa Iyeh
2. kabta dhaqaaqasha: elle porte sur les litiges concernant les bêtes du troupeau et les réparations afférentes.
3. kabta dheerta: c’est le Xeer qui règle les affaires matrimoniales (xigsiin, dumaal...) et des préjudices d’ordre moraux.
4. kab dhaqan: il s’agit des procédures concernat la nomination, la destination et les attributions de l’Ugaas et celles relatives au Gande et au Guddi.
5. kabta dhulka: il réglemente tout ce qui porte sur la terre que tous les issas ont en partage, dans une sorte de communisme.
6. kabta dhiblaha: c’est l’ensemble des traités passés avec d’autres peuples comme les afars, les oromos...etc. et les clans somalis pour résoudre les conflits et les litiges qui peuvent ressurgir.




Les institutions du xeer

Le kab dhaqan est l’ensemble de règle qui définissent le Xeer duud (ossature, colonne vertébrale) autrement dit les institutions du Xeer.
Une fois les articles des lois établies, les fondateurs se sont demandées: qui sera le garant du Xeer, afin d’éviter sa disparition, sa falsification ou d’éventuels blocages?

Ils ont établi 3 institutions chacune indépendante des autres avec des attributions propres. IL s’agit:

1. l’Ugaas
2. le Gande
3. le Guddi

Voila les details

1. l’Ugaas

Nous n’entrerons pas ici dans la procédure de désignation qui sera l’objet d’un article. L’Ugaas est le pilier du Xeer et le symbole de l’unité de la communauté. Il est impartial et n’appartient plus à un clan.
L’Ugaas remplit trois fonctions: politique, spirituelle et judiciaire. Politique parce qu’il symbolise l’unité et fédère les différents clans. En plus son autorité, symbolique, est respectée par tous. Spirituelle dans le sens où sa prière est exausée. En effet, l’Ugaas est d’une haute intégrité morale afin que Dieu agrée ses demandes. Il provoque la prospérité pour sa communauté.
Enfin la fonction judiciaire intervient lorsque le roi est amenée à trancher une affaire qui aurait dépassé le 12è appel ou lors d’une assemblée extraordinaire dite du boqolka iyo boqorka (les cent et le roi) ou une affaire d’importance est soumise aux hommes.

2. le Gande

C’est une assemblée de 44 membres. Au départ le Gande était fixé et les membres siégeaient en permanence. Par la suite le Gande est devenu occasionnel. Il est constitue, par cooptation de nouveaux membres, jusqu’à compléter le chiffre 44 et ainsi, une grande cérémonie de sacrifice et de prière, les hommes se dispersaient.
Le Gande a deux fonctions essentielles: spirituelle et pédagogique.
Les membres du Gande doivent d’abord jouir d’une intégrité morale sans faille. La procédure de désignation des membres montre les exigences qui sont a la base du choix qui se porte sur l’intègre au gande.
En second lieu le membre du Gande apprend à connaître le Xeer en profondeur. C’est une véritable école, qui forme les membres des différents clans afin que lorsque chacun retournera chez lui il puisse participer aux différents Guddi dans lesquels les affaires litigieuses sont tranchées.

3. le Guddi

Le Guddi est formé d’un ensemble d’hommes de bonne volonté, connaisseurs du Xeer et au service de leur communauté afin de régler les conflits et préserver la paix sociale et d’assurer la prospérité. C’est l’instance la plus active du Xeer , elle le met en pratique et selon les besoins.
Le Guddi remplit, lui aussi 2 fonctions essentielles: judiciaire, politique.
La fonction judiciaire consiste à tenir des tribunaux en fonction des plaintes et des conflits qui surgissent entre les membres de la communauté.
Quant à la fonction politique, elle est très vaste parce que le Guddi est un véritable gouvernement qui s’occupe de tous les domaines de la vie. La société Issa est très hiérarchisé, sous l’autorité du père (du sous clan, de clan et de l’ugaas) est respectée dans le sens de l’intérêt général.
Les membres du Guddi sont les hommes, les plus intègres, les plus disponibles et les plus compétents, comme les montrent les critères qui permettent de les sélectionner.





Qui peut entrer dans ces institutions?

Les critères de sélection pour être admis dans une de ces institutions sont sévères mais nécessaire pour la pérennité et la prospérité de la communauté.

En général les hommes se divisent en deux catégories:
1.-les ina habar doobireed et
2.-les ina habar masiibeed.

La première catégorie répond aux critères d’admission alors que la deuxième ne peut faire partie de ces instances.

*1_Les habar doobireed

Ils sont au nombre de 11, les voici avec chacun la citation qui les caractérise:

· Yeedhe:«Alla aamin ma iisho»«QUI CROIT EN Dieu ne regrette rien».
· Xeeriye:«Beeni xeeriye eeday»«Le mensonge craint xeeriye»
· Maleeye:«Maleeye taliyaaba waa la yeeli»«Tout ce que dit Maleeye sera exécuté».
· Dhego-badane:«Warbaa u gaaja kulul»«Le besoin en information est les plus pressant».
· Xiddigiye:«Talo walba milay iyo meel bay leedahay»«Chaque chose à son temps et à sa place».
· Faaliye:«Faal Alla maaha doqonse ka male roon»«La géomantique (faal) n’est pas Dieu mais donne conseils».
· Farreye:«Farreye wax ka dhaafo»«Farreye ne néglige absolument rien».
· Farsame:«Farsame ragba ka dhaqaaq»«Le technicien est le mailleur de tous»
· Daweeye:«Cudur walba dawuu leeyahay»«Pour toute maladie, existe un médicament».
· Quraan-ruug:«Cilmi baro dadkana bar»«Apprend et éduque les autres».
· Uuur-ku-baale:«Uur ku baale awgii ma daarin»«Du mage, je n’ai rien à dire».

*2-Les habar masiibeed

Ils ont tous des défauts et sont au nombre de 9:
· iinle: un handicapé mental
· iniqle: un rancunier
· irigle: un tribaliste
· beenale: le menteur
· intii yaqaan: l’égoïste
· danayste: qui aime les plaisirs
· tuug: le voleur
· dumaal: celui dont la mère s’est remarié
· doobir xume: le malchanceux

Ces deux catégories d’hommes s’opposent sur les terrains de l’altruisme et de l’égoïsme. Pendant que les premiers se sacrifient pour le bien de la société, les seconds ne pensent qu’à contenter leur personne.
Les qualités du responsable étaient donc évidentes pour nos ancêtres, les pasteurs qui ont instauré 5 paramètres permettant d’évaluer les hommes:

1. Fal: la valeur de leurs actions et de leur comportement
2. Erey: le degré de sincérité et de vérité dans leur parole
3. war: le degré de fiabilité de l’information et de nouvelles qu’ils rapportent
4. ballan: leur respect du rendez-vous ou des promesses
5. dadnimo: leur degré d’humanité

Voici une belle léçon à retenir et à mettre en pratique afin de ne pas nous tromper sur la valeur des hommes.
















La rhétorique du Xeer

La rhétorique est l’art de la parole. Dans toutes les sociétés, elle joue un rôle essentiel. Dans le domaine juridique, au niveau des procès la rhétorique est mise en oeuvre pour convaincre et pour y remporter une victoire. Le Xeer lui-même n’est que de la littérature. Tout est codifié en maahmaah (proverbe), odhaah(chanson) ou en anecdote métaphorique.

L’importance du verbe

Les issas sont conscients du pouvoir de la parole. Ainsi “salf carabkiisa loogu sal gooya”, c’est-à-dire que «le manipulateur du verbe ne réçoit autant que sa langue lui confère».
Si vous ne savez parler, prenez un avocat (un aabo, un pré tuteur) qui vous défendra.
Pour monter que dans ce domaine il y a pas de pitié et que à chacun sa compétence, on dit «dhiilkiisa ninkii buuxsada ma dhimo, ninkii dhimaana ma buuxsho» ce qui ce traduit par ces mots «celui qui réussit à s’appliquer sera compris mais celui qui ne le fais pas ne sera pas».
Ceci montre que la parole est le pouvoir. Mais la parole est aussi un remède, sans elle aucune affaire ne serait se dénouer. C’est pourquoi les sages affirment:«callool bukootay carab baa lagu daweeya», en d’autre terme la parole est la seule remède contre un ressentiment.


Les proverbes

Plusieurs proverbes témoignent de la construction littéraire des principes du Xeer. En voici quelques unes:

1. Xeer waa kab lagu socdo (le xeer est comme une chaussure qui vous va bien et vous protège).
2. Xeer waa hilin la raaco (le xeer est voie qu’on emprunte).
3. Gari waa cawl (le verdict est comme une gazelle qu’il faut débusquer).
4. Eex ilaahoow ha igaga tagin, ekaashona ilaahoow ha igu cadaabin (Seigneur ne pardonnez pas ma partialité mais ne me condamne pas pour une erreur involontaire).
5. Labo waa lagu kala baxaa: cilmi iyo xeer (seul le savoir et le droit départage les gens)... etc.

Ils existent des centaines de proverbes qu’on ne peut citer dans les limites de cet article. Ces paroles proverbiales sont citées en appui lors de procès ou des débats portant sur des sujets divers.

Les fables comme arguments

Ils existent également un grand nombre de récits (masaalooyin) anecdotiques permettant d’illustrer les propos. Ces sortes de fables ont la vertu de convaincre les interlocuteurs en frappant les esprits( car ils s’adressent à l’intelligence) et en remettant les adversaires a leur place.
Les rôles de ces anecdotes sont donc de créer un effet par ces tranchements métaphoriques.

Voici 3 récits de ces genres:

1. la grenouille qui a tué l’écureuil

Une affaire litigieuse connaît depuis des années. Lors d’un ultime procès (geed), un sage prend la parole et raconte:
A une époque très ancienne une grenouille commis un meurtre contre un membre des écureuils. Ces derniers allèrent à la rencontre des grenouilles pour demander un procès. Ces dernières répondirent: «C ‘est l’hiver et en temps de vache maigre, comme vous les voyez vous même, toutes les grenouilles sont en hibernation . Revenez en temps de prospérité». Et les écureuils rebroussèrent chemin. Le temps passa et la bonne saison arriva. Les plaignants retournèrent chez les grenouilles. Encore une fois les sages leur tinrent ce langage: c’est vrai que avions rendez-vous. Mais voyez vous-même, vous entendez tous ces coassements. Personne n’a d’oreille attentive pour écouter votre plainte». Et ainsi ils demandèrent un autre report.
Et le sage de conclure, après ce récit que ces adversaires veulent traîner l’affaire comme ces grenouilles et que son clan ne se laissera plus berner. C’est ainsi que le Guddi lui donna raison et oblige l’autre partie à ouvrir l’affaire.

2. le tigre qui s’en est pris aux chèvres

Deux clans sont convoqués à l’arbre pour expliquer le litige qui les oppose. L’un des sages se rendant comme de l’injustice volontaire commise par le clan adverse raconte cette histoire.
Une tigresse laissa ses petits dans une tanière et partit à la recherche des gibiers. Pendant son absence un troupeau de chameaux passa devant la tanière et les petits qui étaient sortis croyant au retour de leur mère se firent piétiner. La tigresse constata le cornage et rugit de colère. A qui s’en prendre? Certainement pas aux chameaux qui la dissuadent par leur puissance. «Ce sont les chèvres qui ont tué mes enfants» prétendit-elle et elle fit un cornage.
Et le sage de conclure: «vous êtes comme cette tigresse, qui évite le vrai coupable et s’attaque au plus faible, mais le Xeer rétablira la vérité».















Le Xeer et la Cité


Le Xeer est aujourd’hui en concurrence avec le droit dite «moderne», hérité de la colonisation. Le problème de la cohabitation des deux juridictions se pose. En effet, l’Etat moderne, hérité de nos sociétés antérieures, est fondé sur l’unité du droit et sur le respect des différences. Chaque communauté doit se subordonner aux mêmes règles du droit positif pour éviter de léser quiconque n’appartenant pas au même groupe et ne partageant pas les mêmes valeurs. Nous avons vu précédemment comment jouir d’une réputation ou d’une intégrité morale. Est-ce que le Xeer est encore utile?

Le xeer ne peut souffrir de la corruption

Pour illustrer nos propos nous partirons d’une histoire vraie qui au début de ce siècle dans la localité de Aicha’A en Ethiopie.



Les faits

Un grand commerçant Xaaji Cawaaale y faisait des affaires fructueuses. Les nomades des environs venaient s’approvisionner chez lui. Un de ces nomades du nom de Budin Geedi vient un jour chez Xaaji Cawaale pour retirer une somme qu’il avait déposé. Celui-ci de bonne foi contesta les prétentions du bédouin. En fait, en raison de nombreuses sollicitations de ce genre, les choses se sont confondues dans son esprit. On convoqua un Guddi pour régler le litige. Et celui-ci tranche en faveur de Xaaji Cawaale. Budin constata le vice et s’écria que ce jugement ne le satisfait pas parce que le guddi en question était composé de 3 sortes de gens en faveur de Cawaale:

1. In quudaysa: des personnes qui espèrent du crédit
2. In ka qaamaysan: ceux qui sont endettés auprès de lui et espèrent une remise
3. in ka qadhaabata: ses propres salariés qui dépendent donc de lui

Aucune des 3 catégories n’est donc indépendante du Xaaji. Budin Geedi obtint donc la convocation d’un autre guddi, cette fois-ci en brousse. L’affaire se termine par le serment Xaaji cawaale remboursa le montant du dépôt à Budin. Quelques temps plus tard, il retrouva d’ailleurs ladite somme dans ses casiers, enfouie dans ses affaires.

La morale de l’histoire

Qu’est-ce que nous enseigne cette histoire?

Le Xeer s’applique à une société égalitaire. La corruption ou le soupçon de corruption nuisent au Xeer. L’efficacité du Xeer repose sur l’honnêteté et l’intégrité morale des hommes du Guddi qui ne tirent ou ne tireront aucun avantage matériel du procès.
Pour illustrer le danger que la corruption représente un certain nombre de proverbes ont été crées:

-«dhiil tuug dhawaaq ma tabiyo» un homme qui n’est mû que par la corruption ne peut pas être un bon avocat.
-«nin baahan nin buka jal looguma dhiibo» un homme dans la nécessité ne peut même se faire confier le remède d’un malade.
-«hunguri iyo hadal ma wada kulmaan» un plaidoyer juste ne peut avoir lieu sans un desintéresement total.

Ainsi les conditions d’un procès juste et d’une application correcte sont constamment remises en cause dans la cité.
Aujourd’hui pour obtenir un Guddi, les plaignants doivent effectuer beaucoup de dépenses surtout en Khat car sans cette plante aucune réunion ne peut avoir lieu.
D’autre part, le contexte économique a changé et le pouvoir symbolique des sages du verbe appartient aujourd’hui aux hommes fortunés. Le palabre qui réglait tout en brousse est supplanté par l’argent et la position sociale dans la société moderne. Tout cela porte un coup à l’efficacité du Xeer mais ne se qualifie pas pour autant.



Le xeer, outil de la régulation

Dans l’état moderne, le xeer joue un rôle non négligeable à coté du droit moderne: le dernier s’applique aux citoyens comme aux étrangers avec les mêmes normes. Il repose sur la règle de la territorialité (tout ce qui se passe dans nos frontières relève de notre juridiction) et fait abstraction de la diversité culturelle et des valeurs afin d’éviter la tribalisation et la segmentation de la société.
L’autorité de l’état s’exerce à travers la justice qui maintient l’ordre tranche les litiges et fait exécuter les sentences. Alors quelle est la place du Xeer dans ce nouveau contexte?


Le Xeer au droit moderne

Les juridictions modernes et le Xeer peuvent entrer en conflits comme ils peuvent collaborer au profit des justiciables.
Commençons par une autre histoire véridique qui a eu lieu en Somalie, dans la région de Zeylac.
Durant leurs études en URSS, un jeune issa commis un meurtre sur son camarade de chambre de clan Mareexaan. C’était la première fois qu’une affaire semblable avait lieu entre ces deux clans, vu la distance qui les sépare. Le régime somalien de Siad Barré, comme on le sait, avait instauré la peine de mort en cas de meurtre.
C’est là qu’intervint le sage Aden Bilé auprès des vieux du clan Mareexaan pour se mettre d’accord sur le prix du sang. Il arriva même à convaincre le président Siad Barré. Ainsi il réussit à sauver la vie du jeune homme qui continua à servir sa nation.
Ce même Aden Bilé et les autres sages de sa troupe rendaient la justice sans se soucier de la présence à Zeylac même et dans les autres localités de la région, des magistrats fonctionnaires rémunérés par l’état central et d’agents de Police de répression. Ces derniers se sont rendus compte de la sérieuse concurrence du Guddi, auquel les gens étaient habitués. Alors faut-il emprisonner et déclarer ces vieux barbus hors-la-loi? Finalement, la tolérance fut de mise.


Le système dualiste

A Djibouti, il y a d’une part la pratique et de l’autre l’aspect légal des choses. Dés l’arrivée des français à Djibouti, le législateur a reconnu le droit indigène ou local appelé communément «droit coutumier» avec une connotation péjorative.
Sont promulguées successivement le décret du 4 février 1904 qui reconnaît «les tribunaux indigènes», puis le décret du 2 avril 1927 qui organise en détail le fonctionnement et la formalisation de ces tribunaux, et enfin le décret du 4 juin 1938 qui apporta les compléments utiles aux textes précédentes.
Sans entrer dans les détails contenus dans ces décrets, l’ donc se rendre compte de sentence de cet arsenal juridique. Dans la pratique, le droit ou le Xeer est un formidable outil de régulation. Il intervient de façon informelle, dans toutes les affaires litigieuses, même au niveau politique.
Le président Hassan Gouled Aptidon parlait d’une matière qui présidait aux équilibres dans les postes politiques et administratifs. Et il est certain que les tribunaux seraient absolument débordés si toutes les affaires aboutissaient en plainte.













le role de l'Ugaas

L’Ugaas, chef suprême de l’ensemble des Issas est une autorité symbolique de l’unité garante de la paix et de l’égalité de tous les membres devant le Xeer. Il n’a pas de pouvoir matériel, comme les chefs d’état mais seulement une autorité morale qu’il tire du respect et plein consentement de son peuple. Ce personnage acquiert ce respect par ses qualités morales. Tout un code (kabta dhaqanka) est consacré à la nomination, l’intronisation et les différentes attributions de l'Ugaas.
L’Ugaas, homme providentiel

Sans être un sorcier ni un magicien l’Ugaas doit posséder certaines qualités spirituelles qui lui permettent d’asseoir son autorité. C’est en ce sens que les Issas font une prière spéciale avant de «capturer» celui qui sera l’Ugaas:

Illaahaywaad na dishaaye nama diidide
Ducadayada noo aqbal oo noo ajiib
Illaahayoow xoola badane kuma waydiisan
Illaahayow mid baane badane kuma waydiisan
Illaahayoow mid gaashaandhiiga yaqaan kuma waydiisan
Ilaahayoow mid wiilal badan kuma waydiisan
Waxaan Eeboow ku waydiisanay mid eex iyo inkaarba ka fayow
Mid hibo leh oo habeen dhalada
Mid aad adigu boqratay noo biniixi (iftiimi)
Garani mayne Allow noo garo
Doorani mayne Allow noo door

On demande donc un roi impartial et ne souffrant d’aucune malédiction, un homme sain d’esprit et de corps, choisi par Allah lui-même. La richesse matérielle, la puissance physique (guerrier) et un quotient intellectuel supérieur aux autres ne sont pas nécessaires. On s’en remet donc à dieu pour qu’il oriente le choix.
Le roi fait partie de la catégorie des habar doobiireed. En ce sens il est celui qui fait des prières pour son peuple pour demander la prospérité à Allah. En principe, s’il est bien un homme moralement correct et en quelque sorte élu de dieu, ses prières seront exaucées.
Autrement, ou c’est un roi diminué ou il est destitué ce qui est arrivé dans l’histoire des Issas.

L’ugaas, garant de l’égalité

Le Xeer repose sur un principe de base simple et solide, qui témoigne de la véritable démocratie pastorale:«Ciise waa wada ciise ninna nin caara ma dheera», en d’autres termes tous les issas sont égaux, aucun ne possède plus de droits que les autres.
Ce principe s’applique même au roi. Il n’a aucun privilège du type monarchique. Il n’hérite pas du pouvoir, ni ne le transmet à son fils. Il est plutôt élu et choisi par son peuple.
Il est arrivé que l’Ugaas lui-même soit devant un tribunal, face à un plaignant. Le roi est comme tout le monde écouté par le Guddi. Et dans cette affaire, il s’agit de feu Ugaas Hassan Hersi et d’un certain Djama Gurane. C’est le roi qui a perdu le procès. Il a donc payé le maydh (la réparation du tort causé à son adversaire).
Ainsi il est interdit moralement à l’Ugaas de commettre de l’injustice, de soutenir quelqu’un qui a tort même si c’est un proche (fils, frère...). Si jamais il commet un «gar eexa» (impartialité) il n’est plus digne de respect, il est contesté, et c’est la porte ouverte à la destitution:«boqor baydhay ma badbaado». Les nomades sont très attachés à ces notions d’égalité, d’impartialité et d’honnêteté. Malgré tout, les issas ne dévalorisent pas leur roi par des constitutions stériles. On le respecte tant qu’il reste digne.

L’Ugaas, symbole de l’unité

L’Ugaas appartient à tous les issas. Dès l’instant de sa «capture», il quitte sa famille et son clan. Ils dévient le père (aabaha) de tous les issas.
Il est désormais le pilier central (udub dhexaad) du Xeer.
Ainsi, sans posséder le droit de trancher le procès, dans une sorte de cour royale, il présidé et bénit les décisions, selon le dicton:«Ugaas waa guddonshaayema gooyo».
Lorsqu’une affaire de sang réunit les cent et le roi (boqorka iyo boqolka), l’Ugaas est comme le père qui rassemble ses enfants. Son rôle est de sauver l’unité de sa communauté. C’est lui qui tranche lorsqu’il y a égalité des voix. Par sa présence symbolique (il fait
D’un préjugé favorable d’impartialité) il calme les ardeurs. Sa bénédiction est recherchée... ainsi le consensus est trouvé.

Son rôle en faveur de la stabilité et la paix

Que ça soit à l’intérieur ou à l’extérieur de sa communauté, l’Ugaas est un pacificateur. Il apaise par son aura et le respect qu’on lui dit, les passions sources de massacres à répétition. Avec les autres communautés, il consolide les traités de paix. Son rôle de représentant et de chef symbolique, foncièrement attaché à la paix, (car il n’est jamais chef de guerre, quelques soient les circonstances) l’autorise à réussir des médiations et de mener des négociations afin de réconcilier des clans ou des tribus en guerre. Les exemples historiques abondent: habar jeclo et habar yonis (clan issack) en 1954, les geri et jaarso en 1982.
Le rôle de l’Ugaas dans la préservation de sa communauté face à l’agression extérieure a été également déterminant au cours de l’histoire et particulièrement à l’époque coloniale. La construction du chemin de fer a été l’occasion de plusieurs batailles. Devant la violation de leur territoire, les issas ont réagi (la violence par la violence). Les autorités abyssiniennes ont essayé d’amadouer ou d’intimider les Ugaas de l’époque (les français ont même été jusqu’à autoproclamer un Ugaas à leur solde mais non reconnu évidemment par les Issas). Un Ugaas a été ainsi emprisonné à Harar et a trouvé la mort dans les geôles.
Il s’agit de l’Ugaas Waïs Omar. Il s’est sacrifié pour éviter de livrer son peuple.
Ainsi l’Ugaas est un personnage important pour la communauté. Depuis la mort de feu Ugaas Hassan Hersi, en 1994, on attend la capture du prochain roi, dans un nouveau contexte inédit pour la communauté Issa.